GUIDE DU RDS.ca | CALENDRIER | CLASSEMENT | STATS | ÉQUIPE
On répète souvent que ce n’est plus le temps des miettes, mais celui du gâteau.
La Coupe du monde en cours oblige à aller plus loin : le gâteau, s’il arrive un jour, ne sera jamais servi au nom d’un continent.
Le problème commence toujours au même endroit : on parle des « équipes africaines » comme d’un bloc. La RD Congo ne vit pas la même histoire que l’Algérie. Le Ghana ne suit pas la même trajectoire que l’Égypte. La Tunisie ne ressemble pas à l’Afrique du Sud. Ce réflexe de tout rassembler sous un seul mot est confortable, mais il fausse le regard dès la première ligne.
Le Sénégal, par exemple, ne vient pas seulement en représentant de l’Afrique. Il arrive en champion d’Afrique, avec un statut, une attente, une mémoire récente de succès. Et pourtant, le tournoi ressemble à un naufrage. Les erreurs individuelles difficiles à expliquer à ce niveau s’ajoutent à une impression plus large de désordre : les questions de contrats, de primes, d’organisation prennent trop de place autour de l’équipe, comme si le cadre lui-même était un obstacle de plus. Derrière les défaites, on aperçoit des problèmes de gestion et d’organisation qui dépassent largement la question du niveau de jeu.
Sous la même étiquette « africaine », mais avec une réalité très différente, une autre histoire s’écrit : celle du Cap-Vert. Pour sa première Coupe du monde, cette sélection ne vient pas tenir, elle vient jouer. Nuls contre l’Espagne et l’Uruguay, avec le ballon, des passes propres, une possession assumée. Pendant des années, on a jugé certaines sélections africaines à leur capacité à résister: encaisser, fermer, souffrir. Le Cap-Vert arrive avec une idée simple, mais radicale : imposer quelque chose.
Quand une équipe qui découvre le tournoi choisit d’entrer par le jeu plutôt que par la peur, ce n’est pas seulement une bonne prestation. C’est un changement de vocabulaire. On ne commente plus son courage ou sa capacité à « ne pas craquer », on discute de son plan de jeu, de sa maîtrise, de ce qu’elle propose au ballon. C’est une sélection qui refuse la posture de figurant.
Le Maroc habite encore un autre registre. Ce n’est plus une surprise, c’est un pays qui s’est installé dans le paysage. Début de match de très haut niveau contre le Brésil, victoire contre l’Écosse, continuité dans le projet, cohérence dans les choix. Le mot le plus juste est sans doute « maturité ». Le Maroc ne vient plus pour prouver qu’il peut exister dans un grand tournoi; il vient pour confirmer qu’il appartient à la conversation.
Mais même là, on sent un plafond. Le débat ne consiste plus à savoir si le Maroc peut rivaliser, mais s’il peut finir le travail. Transformer les grands matchs maîtrisés en succès indiscutables, faire de ces rendez-vous des points de bascule du tournoi, et non pas seulement des preuves de valeur. Quand on attend une équipe à ce niveau, continuer à parler d’« encouragements » ne suffit plus.
La Côte d’Ivoire, elle, semble coincée précisément dans cette zone intermédiaire. Une grande heure de jeu contre l’Allemagne, des séquences où le fossé paraît avoir disparu, une intensité qu’on associe spontanément aux grandes équipes. Puis la défaite.
La Côte d’Ivoire est peut-être l’équipe la plus difficile à lire de ce tournoi. Pendant longtemps, une belle prestation contre une grande nation suffisait pour être rangée dans la catégorie « bonne surprise africaine ». Aujourd’hui, ce n’est plus si simple. Quand le niveau général monte, l’échelle de jugement doit monter avec lui. On ne peut pas, d’un côté, proclamer que les sélections africaines ont rattrapé une partie de leur retard, et de l’autre continuer à les juger comme des outsiders éternels, à qui l’on pardonne tout.
Et pendant ce temps, on continue de compter les résultats en agrégat : cinq victoires et six nuls en dix-huit matchs pour les pays africains dans ce tournoi. C’est un chiffre, pas une vérité. Il additionne des trajectoires qui n’ont pas grand-chose à voir entre elles. Il mélange des projets qui avancent, d’autres qui stagnent, d’autres qui reculent. Il entretient ce réflexe paresseux : parler de « l’Afrique » comme si elle présentait une seule équipe, une seule identité sportive, un seul destin.
C’est pour ça que la métaphore du gâteau doit être retournée. Pendant des années, on a réclamé davantage de places pour les pays africains, davantage de respect, davantage de crédit. On a pensé que le jour où les quotas grimperaient, le gâteau finirait bien par arriver pour le continent. Ce Mondial montre autre chose : le temps des miettes est peut-être en train de passer, mais le gâteau ne sera pas livré au nom d’un continent.
Il se gagnera pays par pays, match par match, génération par génération.





