En ce mercredi de mars, c’est soir de gala au Cabaret du Casino de Montréal. Un gala où l’accent est résolument mis sur la relève, étant donné que la plupart des boxeurs qui meublent la sous-carte ne possèdent à peu près pas d’expérience chez les professionnels.
Qu’à cela ne tienne, Russ Anber est sur place pour panser les éventuelles plaies des athlètes qui s’entraînent sous la supervision de Moe Latif, à qui Anber a confié les rênes du Ring 83, mythique club de boxe montréalais qu’il a mis sur pieds au début des années 1980.
Cravate parfaitement nouée autour du cou et serviette blanche par-dessus l’épaule gauche, l’homme le plus élégant de la boxe québécoise prendra soin des boxeurs entre les rounds avec exactement la même rigueur et le même souci du détail qu’il le fera avec le légendaire Oleksandr Usyk, quelques semaines plus tard à l’ombre des pyramides de Gizeh, en Égypte.
À 65 ans, celui qui fera officiellement son entrée au Temple de la renommée de la boxe internationale cette fin de semaine à Canastota, dans l’État de New York, aurait pu s’offrir une rare journée de congé en ce mercredi soir de mars. Mais tout au long de cette soirée, il n’a jamais monté le moindre signe qu’il aurait préféré être ailleurs. Portrait d’un passionné.
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Russ Anber jouissait déjà d’une réputation fort enviable à l’échelle nationale lorsque Marc Ramsay a fait appel à ses services en vue du passage de Jean Pascal chez les professionnels dans la foulée de sa participation aux Jeux olympiques d’Athènes, en 2004.
Sous sa gouverne, Howard Grant était devenu l’un des meilleurs boxeurs amateurs de sa génération en raflant notamment l’argent aux Championnats du monde, en 1986. Hercules Kyvelos avait également connu sa part de succès en étant médaillé de bronze aux Jeux panaméricains, en 1995, en plus d’avoir pris part aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996.
Mais son plus grand fait d’armes demeurait incontestablement la conquête du titre des poids moyens de la WBO par Otis Grant à la suite de sa victoire sur Ryan Rhodes, en 1997, en terrain particulièrement hostile à Sheffield, en Angleterre. À cette époque, il était encore possible de compter sur les doigts d’une seule main les boxeurs formés dans la Belle Province qui étaient devenus champions du monde. Sa personnalité colorée aidant, Anber était devenu ensuite extrêmement présent dans les médias francophones et anglophones.

« J’avais une très bonne expérience chez les amateurs, mais les professionnels, c’est autre chose. J’avais besoin de quelqu’un qui allait être à l’entour de moi et qui avait déjà vécu l’expérience de la boxe professionnelle », s’est récemment souvenu Ramsay en entrevue avec RDS.ca pour expliquer les raisons qui l’avaient mené à intégrer Anber à son entourage.
« La majorité du temps, c’était [le regretté] Bob Miller qui était le “cutman” [des boxeurs au Québec] mais j’avais besoin de quelqu’un en mesure de me pousser dans mes derniers retranchements et de soulever toutes les problématiques qu’un cheminement professionnel peut amener. En gros, je cherchais à ce moment-là une sorte de consultant. »
Ramsay et Anber s’étaient précédemment liés d’amitié après que le deuxième eut accueilli temporairement les boxeurs du premier après qu’ils eurent été obligés de quitter l’endroit où ils s’entraînaient dans la Petite Italie en raison d’un changement de vocation des locaux.
« Russ était un grand enseignant, s’est rappelé l’ancien boxeur Antonin Décarie, qui faisait partie à cette époque des boxeurs de Ramsay qui étaient déménagés au Ring 83. Il y a encore une photo dans son bureau où on nous voit alors qu’il est en train de m’expliquer quelque chose. Il a été mon “cutman” toute ma carrière. J’avais vraiment confiance en lui. »
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Rapidement, la chimie entre Ramsay et Anber opère. Cela ne prendra qu’un peu plus de quatre ans avant que Pascal ne devienne champion du monde, en juin 2009, après un premier essai infructueux, six mois plus tôt contre Carl Froch, à Nottingham, en Angleterre.
Le clan connaîtra son apogée en août 2010 à la suite de la victoire de Pascal face à Chad Dawson, qui était alors considéré comme l’un des meilleurs « livre pour livre » de la planète.
« Russ est un gars brillant qui comprend bien la boxe. C’est évidemment un atout précieux à avoir dans son équipe, a mentionné Ramsay. Comprendre et enseigner la boxe dans un gymnase, c’est une chose. Mais être capable de réagir sur le “fly” pendant un combat, c’en est une autre. Il est à l’aise avec ça et il est à l’aise avec l’analyse et l’intervention rapide. »
« C’est lui qui a sauvé le “rematch” contre [Adrian] Diaconu, a ajouté Pascal qui ne s’est pas fait prier pour souligner l’importance qu’a eue Anber au cours de ce duel pour le titre des mi-lourds du WBC disputé en décembre 2009 au Centre Bell. Je me suis disloqué l’épaule [droite] à plusieurs reprises (trois, NDLR) et Russ la replaçait chaque fois entre deux rounds.
« Russ avait vécu une expérience similaire dans la vie de tous les jours et avait vu quelqu’un replacer une épaule. Il avait donc été en mesure de m’aider. J’ai boxé pendant sept ou huit rounds d’une seule main. Ça faisait très mal, mais je n’aurais jamais pu continuer sans lui. »
Au-delà de sa formidable expertise, tous s’accordent pour dire qu’Anber est quelqu’un de particulièrement agréable à côtoyer au quotidien. Alors que la tension peut être palpable lors d’un camp d’entraînement, il réussit à détendre l’atmosphère et atténuer les querelles.
« C’est vraiment le genre de gars que tu veux dans tes partys de famille, a raconté Samuel Décarie-Drolet, un entraîneur qui fait partie de la garde rapprochée de Ramsay. Il fait de la magie, il conte des blagues et c’est un excellent conteur. C’est également quelqu’un qui possède une impressionnante culture générale et est capable de parler de tous les sujets...
« Mais ce qui m’a toujours le plus marqué à son sujet, c’est à quel point il prend le temps d’expliquer chacun des détails afin que les boxeurs les comprennent. Ça m’a vraiment sauté aux yeux lorsqu’il travaillait notamment avec Jean, David Lemieux et Eleider Alvarez. »
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Cela dit, aussi importantes ses réussites sur les scènes locale et nationale peuvent-elles être, c’est évidemment grâce à son travail avec l’élite mondiale que les portes du Temple se sont ouvertes pour Anber. Il a mis son expertise de “cutman” au profit de plusieurs des plus grands noms des deux dernières décennies comme Vasiliy Lomachenko ou bien Usyk pour ne nommer que ces deux mégavedettes, qui deviendront un jour des immortels comme lui.
Son premier contact avec l’international s’est vraisemblablement fait avec l’ex-champion des super-mi-moyens et des moyens Sergio Martínez, dont Anber souhaitait qu’il porte les gants de sa compagnie Rival. L’Argentin ne délassera cependant jamais ses Reyes, mais se paiera toutefois les services du Québécois pour qu’il bande ses mains et soit son “cutman”.
Le bouche-à-oreille et la personnalité attachante amèneront par la suite Anber à travailler avec les plus grands. Lomachenko et Usyk l’inviteront même à leur camp d’entraînement en vue de préparer leur combat, une invitation que les cutmen ne reçoivent que très rarement.
« Russ a beau être une “person people”, mais c’est sa compétence qui l’a amené au sommet de la pyramide, a martelé Antonin Décarie. Pendant ma carrière, j’ai souvent été magané (rires), et pourtant, je ne suis jamais passé près de me faire arrêter par le médecin. Il est vraiment ultracompétent dans ce qu’il fait. C’est un gars qui est toujours en contrôle. »
Anber est finalement quelqu’un qui est déterminé à connaître du succès dans tout ce qu’il entreprend. Il n’a jamais manqué de respect envers qui que ce soit, mais il n’a jamais versé dans la complaisance non plus. « Personne n’a oublié le morceau de “tape” noir que j’avais mis sur ma bouche à la pesée, la veille de mon combat contre Lucian Bute, a lancé Pascal.

« C’est Russ qui avait pensé à ça. [Muhammad] Ali l’avait fait et n’avait pas dit un mot à son adversaire par la suite. Russ savait que les gens allaient réagir. J’ai donc mis le “tape” sur ma bouche et je n’ai pas dit un mot. Ç’a ensuite fait le “front page” du Journal de Montréal. »
« C’est l’un des grands de ce monde et c’est pourquoi il va être intronisé au Temple de la renommée, a conclu Samuel Décarie-Drolet. Et il n’a jamais oublié d’où tout ça est parti. »






