MONTRÉAL – On sait qu’on n’est pas en train de vivre une soirée comme les autres quand un joueur de la Ligue nationale de hockey, en arrivant devant les journalistes, regarde chacun d’entre eux dans les yeux et les remercie, sur un ton empreint de reconnaissance, de leur présence.
C’est ce qu’a fait Tyrel Bauer près du vestiaire des visiteurs du Centre Bell hier soir.
Tyrel Bauer : 24 ans, 214 matchs d’expérience dans la Ligue américaine, répertorié comme le septième défenseur des Jets de Winnipeg sur la feuille de match.
Tyrel Bauer : un but, une passe, un combat, initiateur très inattendu d’une fin de match qui l’était tout autant.
Inattendue, cette fin de match, parce que les Jets, qui étaient arrivés à Montréal englués dans une séquence de neuf défaites, la plus récente une raclée de 7-0 en Caroline, venaient de réussir la remontée de quatre buts amorcée le plus tardivement dans l’histoire de la LNH.
Inattendue aussi parce qu’avant cette dérape totale du Canadien dans les trois dernières minutes de la troisième période, Jacob Fowler était aussi impénétrable que le camion de GardaWorld qui va reculer dans sa cour pour lui livrer ses millions dans quelques années.
Avant la rencontre, le récipiendaire de la Coupe Molson pour le mois d’octobre venait au deuxième rang des gardiens de la LNH pour les « vols », selon les estimations de Sportlogiq. Techniquement, parce que ses coéquipiers lui avaient donné une avance de quatre buts, le blanchissage qu’il s’apprêtait à signer contre les Jets ne lui en aurait pas valu un quatrième.
Mais si vous aviez demandé à Mark Scheifele, Kyle Connor et Cole Perfetti, ils vous auraient probablement fait de gros yeux en vous implorant d’appeler un chat un chat. Pendant 57 minutes, le gardien du Canadien ne s’enlignait pas seulement pour dépouiller ses adversaires de deux points au classement. Il était carrément une menace pour leur santé mentale.
Une semaine plus tôt, lors de la Classique Héritage, les trois compagnons de trio avaient été dominants. Ils avaient généré 91% des buts attendus quand ils étaient ensemble sur la patinoire et cadré 16 tirs à eux trois. Fowler ne leur avait rien donné. On revoit encore Scheifele, bâton appuyé sur les genoux, tête basse, reconsidérer ses choix de vie après avoir vu son tir à bout portant être aisément gobé par la recrue masquée en troisième période.
Pour les retrouvailles montréalaises, Perfetti avait été remplacé par Gabriel Vilardi sur le premier trio, mais le résultat a longtemps été le même. Après deux périodes, la combinaison dominait son opposition 21-1 pour les tirs tentés et 8-0 pour les chances de marquer. Le Canadien menait pourtant 3-0.
À cause de qui, vous pensez?
Perfetti, qui a fini sa soirée avec six tirs cadrés, a été victime du vol parmi tous les vols quand, avec un peu plus de quatre minutes et demie à jouer en troisième période, Fowler a sorti d’abord la jambière et ensuite le gant, par-dessus sa ligne rouge, pour garder son zéro intact.
« On a tenté 86 tirs au but ce soir, on a passé beaucoup de temps de leur côté de la patinoire, récapitulait l’entraîneur-chef des Jets, Scott Arniel. Leur jeune, Fowler? Wow! Ça fait deux fois que je le vois et je ne veux plus le voir. Il est quelque chose. »
On s’est beaucoup épanché sur les réponses positives observées à la grandeur de l’effectif du Canadien durant l’absence de Nick Suzuki. Il est vrai que Cole Caufield, avec six points à ses cinq derniers matchs sans grande contribution de ses partenaires de jeu, s’est affiché comme un leader à la hauteur. Phillip Danault et Jake Evans méritent toutes les fleurs qu’ils ont reçues pour l’efficacité avec laquelle ils ont embrassé des responsabilités accrues. Josh Anderson marque des buts importants, les jeunes du quatrième trio offrent une contribution significative, le désavantage numérique s’est replacé et la défensive dans son ensemble, durant le voyage qui a commencé à Chicago et s’est conclu à Dallas, du moins, s’est resserrée.
Il peut sembler exagéré d’avancer une telle chose parce qu’il s’est dit et écrit tant de positif sur Fowler durant cette même période, mais peut-être a-t-on minimisé son importance dans cette belle et bonne opération.
Dans chacun de ses quatre derniers départs, le Canadien a été dominé – largement dans trois cas sur quatre – dans le calcul des buts attendus. En d’autres mots, le Tricolore a gagné des matchs qu’il aurait probablement dû perdre à Winnipeg, à St. Louis et, de façon plus contestable, samedi contre les Penguins.
On n’aurait jamais parié sur la manière dont ça s’est fait, mais on peut dire que justice a été rendue, finalement, avec le résultat qui s’est joué dans un Centre Bell qui criait déjà victoire. Les citations recueillies par le collègue Patrick Friolet dans le vestiaire du CH vont dans ce sens.
« Le seul gars qui a bien joué, c’est Fowler », a dit Josh Anderson.
« L’un de nos pires matchs à 5 contre 5 », s’est désolé Martin St-Louis.
Il y a une riche histoire, à Montréal, de gardiens exceptionnels dont le talent a parfois semblé être tenu pour acquis et qui n’ont pas toujours reçu le soutien nécessaire à leur pleine émancipation.
On n’ira quand même pas jusqu’à suggérer que Fowler, à 21 ans, appartient déjà à cette lignée. Mais pour l’heure, il commence à être préoccupant de voir à quelle fréquence les succès d’une équipe qu’on dit prête à s’installer parmi l’élite de la LNH, même si elle est actuellement privée de trois de ses principaux contributeurs, reposent sur les performances hors norme d’une recrue devant son filet.
C’est une chance qu’a le Canadien de compter sur un gardien capable d’être aussi dominant. C’est juste qu’il ne devrait pas avoir à l’être aussi souvent.