Cette fin de semaine, pour l’intronisation d’Alexander Mogilny au Temple de la renommée du hockey, notre journaliste Daniel Richard a revisité toute la saga entourant son repêchage à la fin des années 80. Une histoire digne d’un film d’espionnage que vous pouvez visionner sur notre chaine YouTube. Voici le verbatim de son travail de recherche.
Il y a un joueur qui a dû attendre 17 ans avant de recevoir l’appel du Temple de la renommée. Alexander Mogilny a finalement reçu l’annonce attendue et il fait partie de la cuvée 2025 des immortels à Toronto. Au-delà de sa carrière exceptionnelle sur la patinoire, l’histoire la plus intéressante de Mogilny est arrivée avant ses débuts dans la LNH.
On vous présente son histoire, qui vous allez voir, est un véritable roman d’espionnage.
Mogilny se fait remarquer
À la fin des années 80, à une époque où la guerre froide sévit toujours, Alexander Mogilny est l’un des meilleurs joueurs d’âge junior sur la planète. Au championnat mondial junior, il évolue sur un trio en compagnie de Sergei Federov et Pavel Bure. Deux joueurs qui sont aujourd’hui au Temple de la renommée du hockey.
Grâce à ses performances lors du tournoi, les Sabres de Buffalo prennent un risque et sélectionnent Mogilny au 5e tour du repêchage de 1988, sachant très bien qu’à ce moment-là, aucun joueur vivant en Union soviétique n’avait encore disputé un seul match dans la LNH. Victor Nechayev, repêché en 1982 par les Kings, avait joué quelques matchs dans la LNH, mais il résidait déjà aux États-Unis au moment de son repêchage.
Mogilny, de son côté, avait encore les deux pieds en sol soviétique quand les Sabres ont pris une chance.
On se transporte donc en mai 1989, un petit peu moins d’un après le repêchage d’Alexander Mogilny, aux Championnats du monde hockey. Alexander Mogilny et l’équipe de l’Union soviétique y participent. Le tournoi se déroule à Stockholm, en Suède.
C’est à ce moment que Don Luce, un des principaux personnages de l’histoire, entre en jeu. Luce, en 1989, est directeur du personnel des joueurs des Sabres. Depuis son domicile de l’état de New York, il reçoit un appel d’une personne proche de Mogilny. Cette source, à l’autre bout du fil, lui dit que le joueur russe est prêt à faire le saut vers les États-Unis.
L’organisation des Sabres, avec ces nouvelles informations, conclut que ça vaut la peine d’explorer cette avenue. Don Luce et Gerry Meehan, le directeur général des Sabres, se rendent à Stockholm, plus ou moins conscients des risques auxquels ils s’exposent.
Comme dans un film d’espionnage
Le 3 mai 1989, une première rencontre est organisée entre Don Luce, Gerry Meehan, Alexander Mogilny et son traducteur, qui est aussi son représentant. Le groupe s’entend pour se rencontrer une deuxième fois plus tard dans la journée.
Mais plutôt que de se rencontrer dans l’hôtel où sont logés les représentants des Sabres, tout ce monde-là se donne rendez-vous dans un centre commercial, où l’équipe soviétique profite d’une journée libre après sa conquête au Championnat du monde. Pourquoi la rencontre n’est pas dans une chambre d’hôtel? Parce le groupe des Sabres craint être suivi et ne veut pas qu’on sache où il réside durant son séjour.
Donc, de retour au centre commercial, Mogilny et son représentant prennent leurs distances du reste de l’équipe soviétique, puis rejoignent Don Luce et Gerry Meehan dans une voiture, avant de quitter.
C’est à partir de cette rencontre que des plans plus concrets sont établis vers un éventuel transfert en Amérique du Nord. On convient aussi de changer d’hôtels à plusieurs reprises dans les prochaines heures pour s’assurer de ne pas être retrouvé.
Luce et Meehan doivent ensuite se rendre à l’ambassade américaine, située à Stockholm, où était disputé le Championnat du monde, pour préparer la documentation nécessaire afin de rendre légale la défection de Mogilny. Il deviendrait ainsi un réfugié et, surtout, ça lui permettrait d’embarquer dans un avion qui le transporterait aux États-Unis dans les prochains jours.
Luce et Meehan se rendent à l’ambassade sans même avoir l’assurance qu’ils ne sont pas suivis par des gens de l’URSS ou du crime organisé (mafia russe). En fait, on se doute fort bien que toutes les ambassades américaines sur la planète puissent être surveillées par des gens avec des intérêts divers ou de mauvaises intentions.
Le hockey, l’armée et la politique
Un aspect qui rend le statut de Mogilny encore plus dangereux, c’est qu’il n’est pas seulement qu’un joueur de hockey. C’est aussi un officier de l’Armée rouge qui s’est rendu jusqu’au poste de lieutenant des forces armées soviétiques en raison de sa présence dans l’équipe de hockey. D’ailleurs, jouer pour l’équipe de l’Armée rouge faisait notamment partie de son service militaire.
Lorsque le groupe des Sabres parle au téléphone, on doit être extrêmement prudent et éviter de prononcer le nom d’Alexander Mogilny, parce qu’on a aussi la crainte que les appels téléphoniques soient interceptés. À ce moment dans l’histoire, autant le clan des Sabres que celui de Mogilny sont conscients que les chances que l’équipe soviétique ait réalisé que Mogilny tentait de s’enfuir sont très grandes.
Après la première visite à l’ambassade, le groupe doit attendre 24 heures pour la préparation de la documentation de Mogilny, puis la faire signer à Mogilny, réserver un billet d’avion et quitter le plus rapidement possible. Luce et Meehan réalisent que si le plan ne fonctionne pas, leur vie est en danger parce qu’aucun joueur soviétique n’a jamais tenté de s’enfuir auparavant. Ils pourraient être accusés d’avoir kidnappé Alexander Mogilny.
Le 4 mai, le lendemain matin, il n’y a plus doute que les autorités soviétiques sont au courant, puisque l’équipe quitte Stockholm pour Moscou sans Alexander Mogilny.
Luce et Meehan ont ensuite la confirmation que les documents nécessaires au départ de Mogilny sont prêts et que le groupe doit retourner à l’ambassade.
Le premier vol à destination de New York est ensuite réservé, pour le 5 mai au matin, donc deux jours après l’arrivée initiale de Don Luce et Gerry Meehan en Suède.
La fuite
Le groupe se rend à l’aéroport avec, disons-le, une certaine paranoïa compréhensible. Est-ce que telle voiture nous suit? Est-ce que telle personne nous regarde drôlement?
On craint qu’une alerte ait été levée par les autorités suédoises, au moment de l’embarcation de Mogilny dans l’avion. Heureusement, ce n’était pas le cas.
Une fois dans l’avion, Luce et Meehan constatent que la nouvelle du départ de Mogilny vers les États-Unis a déjà a coulé dans les médias suédois. Les noms de Luce et de Meehan apparaissent d’ailleurs dans un article de journal où on nomme même les hôtels où ont séjourné les deux hommes.
Évidemment, quand le groupe atterrit à l’aéroport John F Kennedy à New York, une tonne de journalistes sont présents. On doit prononcer une conférence de presse, où effectivement, on confirme qu’Alexander Mogilny est maintenant aux États-Unis.
Mogilny habitera maintenant avec la famille de Don Luce, qui on vous le rappelle est le directeur des joueurs des Sabres. Les incertitudes ne sont pas terminées pour autant.
Un jour, un inconnu avec un accent russe cogne à la porte de la famille Luce et demande à parler à Mogilny, ce que ce dernier refuse de faire. Mogilny doit donc passer du statut de réfugié à celui de détenteur de l’asile politique, ce qui sécuriserait son statut aux États-Unis à long terme.
L’asile politique pour Mogilny est capital puisqu’il est accusé de désertion par l’Armée rouge. C’est à ce moment que deux personnages importants entrent en jeu pour clore ce dossier. Le premier est Seymour Knox III, le propriétaire des Sabres de Buffalo. Le deuxième, ce n’est nul autre que le président des États-Unis de l’époque, George H. Bush. En plus d’être président des États-Unis, Bush est l’ancien directeur de la CIA et un ami du propriétaire des Sabres.
Bush s’empare donc du dossier pour éviter que Mogilny soit déporté en Russie et quelques mois plus tard, Alexander Mogilny est finalement en sécurité et peut se concentrer sur devenir un joueur vedette de la LNH.
Après la saga, une carrière prolifique
Après avoir risqué son futur, est-ce qu’Aleander Mogilny peut se contenter d’être seulement un joueur ordinaire dans la LNH? On découvre rapidement qu’il ne le sera pas.
Après une première saison plus modeste de 43 points en 65 matchs en 1989-90, Mogilny devient un joueur étoile la saison suivante avec 64 points en 62 matchs. Il évolue notamment avec un Pierre Turgeon en début de carrière, puis avec Dale Hawerchuk et Dave Andreychuk.
Mogilny va atteindre un autre sommet au moment où Pat Lafontaine est acquis des Islanders dans une transaction qui va notamment amener Pierre Turgeon à Long Island.
À sa quatrième saison dans la LNH, Mogilny connaît sa campagne la plus spectaculaire et productive de sa carrière. 76 buts, 51 passes et 127 points en 77 matchs. Il terminera en tête des buteurs de la LNH à égalité avec Teemu Selanne.
Mogilny connaîtra une autre saison de plus de 100 points avec les Canucks en 1995-1996.
Signe que l’eau a coulé sous les ponts, Mogilny fait partie de l’équipe russe à la Coupe du monde de 1996. Il retrouve notamment ses anciens compagnons de trios, Sergei Federov et Pavel Bure, maintenant des joueurs vedettes de la LNH.
Au cours de la saison 1999-2000, Mogilny passe des Canucks aux Devils, où il aura l’occasion de remporter la Coupe Stanley.
Mogilny va prendre sa retraite du hockey professionnel en 2005-2006, après une carrière de 1032 points, en 990 matchs.
Il va finalement retourner en Russie peu de temps après sa carrière et il va accepter un poste de consultant avec l’équipe d’Amur Khabarovsk, sa ville natale, dès la saison 2008-2009 en KHL. Il devient même président de l’équipe avant le début de la saison 2013-2014. Un poste qu’il occupe toujours aujourd’hui, et un scénario qu’il n’aurait certainement pas imaginé un soir du mois de mai 1989.






