MONTRÉAL – Le 3 février 2023, à la fin d’un match amical entre le CF Montréal et une équipe étoile d’athlètes semi-professionnels du Québec, un joueur nouvellement entré sur le terrain a provoqué une multitude d’onomatopées admiratives dans les gradins en passant un petit pont à Lassi Lappalainen. La séquence allait être à l’origine du seul but du match pour la bande de négligés.
Les quelques témoins assis dans les gradins ont vite cherché à savoir qui avait été l’auteur de ce petit tour de magie. Son nom a éventuellement émergé sur les réseaux sociaux. Il s’agissait de Loïc Kwemi.
Après ce bref caméo sous les projecteurs, l’artiste démasqué a principalement continué à faire ses trucs loin des regards du grand public. Jusqu’à ce que, trois ans plus tard, on le retrouve au sommet du classement des buteurs de la Première Ligue Canadienne.
Kwemi est l’une des belles histoires de la première campagne du FC Supra du Québec en PLC. Il revendique huit buts et une passe décisive en moins de 900 minutes de jeu. Le Supra a une fiche de 4-2 quand il trouve le fond des filets. Le 24 juillet dernier, une semaine après une humiliante défaite à domicile qui menaçait de faire dérailler la saison de son équipe, il a réussi un tour du chapeau en 12 minutes pour orchestrer une remontée cruciale à Halifax.
Sa domination est telle que ceux qui apprennent à le connaître grâce à ses récents exploits se posent tous une variation des mêmes questions. D’où sort ce gars? Comment est-il possible qu’il soit resté dans l’ombre pendant si longtemps avant d’en sortir avec autant d’éclat à 29 ans? Où s’arrêtera-t-il?
« Il n’est même pas à 50% de son potentiel », estime son entraîneur Nick Razzaghi, qui l’a dirigé pendant deux saisons dans l’équipe semi-pro du CS Saint-Laurent avant de le précéder dans le projet du Supra.
À moindre échelle, le parcours de Kwemi rappelle un peu celui de Moïse Bombito ou Ismaël Koné, deux autres joueurs québécois qui sont passés entre les mailles du filet et qui ont été repêchés à la surface sur le tard. Un peu par leur propre faute, un peu par le manque de vision et de courage de ceux qui ont en premier posé les yeux sur eux.
« Beaucoup de personnes me posent souvent ces mêmes questions, affirme Kwemi lorsqu’on l’aborde de front avec nos interrogations. Mais je pense que c’est juste la vie, tu vois? »
« Un gros risque »
Un parcours avec autant de dénivellations que celui de Loïc Kwemi est rarement défini par une seule décision, un facteur unique. Il y a les chances qu’on n’a pas daigné lui offrir et les petites rancœurs que ces refus ont déposé dans ses tripes. Mais Kwemi évoque lui-même les actions qu’il n’a pas prises et la résignation qu’il a parfois laissé guider ses choix. Tous ces points sont reliés entre eux et s’imbriquent comme les pièces d’un casse-tête.
« Il y a certains moments dans mon apprentissage où je n’ai pas fait les sacrifices qu’il fallait pour me donner le plus de chances d’atteindre le monde pro. Est-ce que c’est ma faute? Est-ce que j’aurais pu être mieux accompagné? Je ne sais pas, mais c’est peut-être mon seul regret. »
Arrivé du Cameroun à l’âge de 11 ans, Kwemi a grandi dans l’arrondissement LaSalle, dans le sud-ouest de Montréal. Il dit ne pas avoir commencé à prendre le foot au sérieux avant sa jeune vingtaine. À l’adolescence, il a joué à l’école secondaire Cavelier-De LaSalle, en parallèle à ses études, plutôt que de joindre un club amateur affilié à Soccer Québec.
« Moi, ça me convenait. À LaSalle, il n’y avait pas de club avec une structure dans laquelle on passait des U12 au U14, U16. Et l’idée de quitter pour aller jouer à Outremont ou Longueuil, c’était demandant, tu vois? Côté temps pour mes parents, côté transport, côté gestion, c’était beaucoup. Et tout ça pourquoi? Je me disais “mais qu’est-ce que ça va me donner?” »
Malgré un talent évident, son apprentissage en marge du cursus habituel allait coller un drapeau rouge dans le front de Kwemi.
« Parfois, quand tu regardes un gars qui a plus de talent mais qui a été un peu moins encadré quand il était plus jeune, on a tendance à se dire : “À ce niveau-là, ça ne va pas le faire. Il n’a pas les habitudes, il n’a pas la formation d’académies et ci et ça”. »
— Nick Razzaghi
« Pour certains coachs ou certains clubs, c’est un gros risque de travailler avec des joueurs comme ça parce qu’ils pensent que si ça ne marche pas, ça ne marchera vraiment pas. »
En 2022, quand Saint-Laurent a lancé son équipe semi-pro, Razzaghi a été récompensé pour avoir parié sur le talent de Kwemi. À l’époque, ce dernier jouait dans des ligues amicales, sans plus. Il avait plus ou moins abandonné l’idée de faire carrière dans son sport.
À sa première saison, Kwemi a remporté le Soulier d’Or de la ligue avec 19 buts. La saison suivante, il en a marqué 17. Mais c’est à peine si ses performances ont fait cligner des yeux le monde du soccer canadien.
« Il y a trois ans, on avait eu une discussion avec le directeur sportif d’un club de la PLC, mais finalement il n’était même pas prêt à l’inviter pour une semaine. On ne parlait même pas d’une place dans son équipe, juste d’une invitation pour voir ce qu’il pouvait faire », se désole Razzaghi.
En 2024, le Montréalais Kyt Selaidopoulos a voulu recruter Kwemi avec l’équipe nationale canadienne de futsal qui se préparait pour les Championnats de la CONCACAF. Certains avaient tenté de l’en décourager.
« Un, tu tombes dans la mentalité de “Il est Québécois, est-ce qu’il est assez bon?” et deux, tu tombes dans la question de “On doit le mettre dans une structure, est-ce qu’il est assez bon?”. Moi, ça ne m’avait pas fait peur. J’avais parlé avec mon staff pour leur dire que ma décision était prise. On avait besoin d’un joueur qui allait nous faire gagner. »
Kwemi avait fini le tournoi avec six buts et avait remporté, à la fin de l’année, le titre de joueur de futsal de l’année au Canada. Selaidopoulos est convaincu que s’il n’avait pas été suspendu pour le quart-de-finale contre le Costa Rica, son équipe se serait qualifié pour la Coupe du monde cette année-là.
La liste
Kwemi dit avoir été rejeté deux fois par l’Académie du CF Montréal, la première après avoir été détecté par la cellule de dépistage du club, la deuxième après s’être lui-même inscrit aux séances d’identification. Cet échec lui a fait mal, puisqu’il considérait alors cette voie comme la seule pouvant lui donner accès au rêve qu’il caressait néanmoins de jouer au niveau professionnel.
S’il pouvait parler à cette plus jeune version de lui-même, il lui conseillerait d’aller faire ses classes dans les rangs universitaires américains. À l’époque, il a plutôt patienté jusqu’au début de la vingtaine avant d’aller tenter sa chance au sud de la frontière. Avec un ami, il a fait des essais avec deux clubs de l’USL Championship, la deuxième division aux États-Unis.
Autant le Reno 1878 que le San Antonio FC ont aimé ce qu’ils ont vu et l’ont invité à leur camp d’entraînement. Il a vite regretté d’avoir pris la décision d’aller au Nevada plutôt qu’en Californie.
« J’ai eu peur dans ce temps-là. Malgré que je sois quelqu’un de très confiant dans mon foot, j’ai choisi la facilité. Dans ma tête, Reno avait un plus petit club et les portes seraient plus faciles à ouvrir là-bas. Mais à la fin, ils m’ont offert un contrat qui n’en valait pas la peine. Ils n’avaient même pas d’argent pour me payer. »
Il est allé chercher des piges en France, mais est revenu bredouille. Il devait aller faire des essais au Cavalry FC, à Calgary, mais s’est blessé quelques jours avant son départ. Ce n’est qu’en 2023, après s’être fait remarquer dans deux matchs du Championnat canadien contre Toronto FC, qu’une équipe de PLC lui a tendu un contrat.
Au milieu de la saison, il a joint les rangs du Valour FC à Winnipeg. Dans cette équipe qui allait clore le calendrier tout en bas du tableau, son intégration a été difficile.
« Je n’ai pas été mis dans des bonnes conditions. Ce n’est pas une équipe qui jouait au ballon ou qui offrait du football très offensif. On perdait souvent. La plupart du temps, j’entrais en fin de match et l’autre équipe fermait le jeu pour protéger son avance. J’ai joué 14 matchs, mais au final très peu de minutes. »

« On dit que ça n’a pas marché à Valour, mais pour moi c’est faux, recadre Selaidopoulos. Ça a marché, c’est juste que ça lui a pris plus de temps. Les dix derniers matchs qu’il a joué là-bas, il était puissant, même s’il ne comptait pas autant de buts. »
Ce n’est pas nécessairement ce que retient Nick Razzaghi.
« Il a eu une chance, mais il a été sur le banc d’une équipe qui était en dernière place. Ce n’est pas pour critiquer l’équipe, c’est juste pour dire... Est-ce qu’on comprend vraiment c’est qui Loïc? Est-ce qu’on lui a vraiment donné une chance? La réponse est non parce qu’il y a plein d’équipes qui ont eu la chance de l’avoir, mais qui ne lui en ont pas donné une. »
Kwemi a passé sa vie à voir des joueurs qu’il savait moins doués lui être préférés. Aujourd’hui, chaque but qu’il marque, chaque gardien qu’il fait trembler, chaque défenseur qu’il écarte de son chemin est une main levée vers ceux qui l’ont ignoré.
À l’aube de la trentaine, il joue autant pour impressionner ceux qui peuvent l’aider à avancer que pour en mettre une dans les dents de ceux qui l’en ont déjà empêché. Le CF Montréal est en haut de cette liste. Les anciens dirigeants du Valour ne sont pas très loin derrière.
Ce n’est rien de personnel, précise-t-il. « Je n’ai pas de haine envers eux. C’est juste pour leur montrer, regarde ce que tu as manqué. Tu aurais pu changer ta trajectoire à toi et la mienne aussi. Mais tu as hésité, tu ne m’as pas pris. »
Kwemi ne croit pas qu’il soit trop tard pour viser un palier supérieur. « Je sais que je peux jouer en MLS », lâche-t-il par exemple le plus sérieusement du monde. Mais son parcours le prouve : il n’est pas du genre à brusquer les choses.
« Je suis encore loin des objectifs que je dois atteindre pour pouvoir rêver à ce truc-là. Mais tu vois, je suis en train de pousser pour aller le chercher. »
Suivez le match entre le Supra et le Cavalry samedi 20 h en webdiffusion sur le RDS.ca.





