MONTRÉAL – Pour Iván Jaime, tout a changé dans un bain de glace à Cincinnati.
Le CF Montréal venait de conclure sa saison 2025 sur une défaite de 3-0 en Ohio, mais son joueur désigné n’avait pas assisté à la fin du massacre. Une vingtaine de minutes plus tôt, il avait pris la direction du vestiaire après être sorti du terrain sur blessure, une autre dans une carrière où la redondance commençait à s’installer.
« Je me souviens avoir senti ma blessure sur le terrain et je suis parti. Je n’ai rien dit, je suis juste parti. C’était le dernier match, les vacances arrivaient ensuite et je me demandais : “Pourquoi est-ce que ça m’arrive à moi?”. »
Dans une pièce du Centre Nutrilait, où il a accordé cette semaine, dans sa langue natale, une longue entrevue à RDS, Jaime a identifié cette soirée comme celle où il a ressenti « le déclic ». Presqu’à chaque arrêt sur son chemin professionnel, il avait vécu des problèmes et ressenti des frustrations pour lesquels il s’était empressé de chercher un coupable. Seul dans l’eau froide, il dit avoir compris qu’il était le principal maître de ses malheurs.
« C’est là que tout a basculé, absolument tout. C’est là que j’ai changé d’état d’esprit, ça a été le moment clé. Parce qu’avant, quand je suis arrivé ici, j’étais encore le même. »
« Normalement, c’était l’entraîneur, le club ou les joueurs qui étaient à blâmer. Mais à ce moment-là, j’ai décidé de reprendre ma vie en main, de prendre mes responsabilités. Je me suis dit : “D’accord, tout ça c’était ma faute”. Et c’est là que tout a changé. »
En se confiant de la sorte, l’ailier de 25 ans apporte un début de réponse aux questions que soulève l’examen de son parcours. L’Espagnol natif de Málaga voyait grand lorsqu’il a signé à Porto en 2023. Le club Famalicão, avec lequel il venait d’être nommé meilleur jeune joueur du championnat portugais, avait reçu 10 millions d’euros pour son transfert. Les attentes à son endroit étaient élevées.
Moins d’un mois après son arrivée, Jaime est titularisé en Ligue des champions contre Shakhtar Donetsk. Quatre jours plus tard, renvoyé dans la mêlée comme no 10 partant, il marque son premier but avec Porto. Mais il joue à peine la semaine suivante contre Benfica. Il n’obtiendra que trois autres départs avant la fin de la saison, un dénouement qu’il explique par une perte de rythme occasionnée par une blessure.
Jaime commence la saison suivante avec un coup d’éclat. Dans le Supertaça, un match opposant le dernier gagnant du championnat portugais à celui de la coupe du Portugal, Porto accuse un retard de 0-3 contre Sporting avant de remonter à 3-3. Jaime inscrit le but vainqueur à la 101e minute, un éclair de magie qu’il décrit encore aujourd’hui comme « l’un des meilleurs moments de ma vie. »
Il enchaîne avec un début de saison spectaculaire. Un but au premier match, un autre au deuxième et deux passes décisives au troisième. Mais les choses dérapent de nouveau. Après deux autres départ, Jaime est relégué au banc, puis aux gradins. Il reverra brièvement le terrain en décembre, mais les mécanismes qui le sortiront de Porto sont enclenchés.
« Prisonnier de ma propre tête »
Que s’est-il passé exactement pour que des débuts si prometteurs le mènent directement dans le mur? Jaime reste avare de détails, mais offre un aperçu du fruit de son introspection.
« À l’époque, honnêtement, j’ai blâmé l’entraîneur comme la personne responsable, mais avec le recul, je reconnais que la plus grande part de responsabilité était mienne. Je suis comme devenu prisonnier de ma propre tête. Je me disais : “Mais pourquoi?” »
« Je ne savais pas ce qui se passait, je ne comprenais pas. Ce sont des moments qui peuvent changer une saison, une carrière, une vie. Aujourd’hui, je peux admettre sans problème que j’ai mal réagi. Si j’avais pris d’autres décisions, si j’avais eu une meilleure attitude, l’histoire aurait certainement différente. »
— Iván Jaime
Jaime a dû passer par deux autres clubs avant que l’amertume ne s’estompe. Il est d’abord allé en prêt à Valence, dans son pays natal, mais le retour au bercail n’a rien eu d’idyllique. Une autre blessure l’a ralenti, « juste au moment où je jouais bien », et après deux mois de convalescence, il a conclu la saison dans un rôle de substitut.
C’est dans les mois suivants que s’est négocié son prêt à Montréal. Jaime affirme qu’il avait déjà été courtisé par une équipe de MLS à l’époque où il évoluait à Famalicão. Il avait refusé l’offre, même si elle l’avait beaucoup fait réfléchir. Il a vu l’intérêt de l’Impact comme un signe de la vie, une deuxième chance de sauter dans un train qu’il croyait avoir raté. Les insuccès de cette équipe canadienne qui lui faisait de l’œil n’ont pas influencé sa réflexion.
« Non, parce que je cherchais avant tout à changer un peu d’état d’esprit. Je voulais jouer, je voulais me sentir bien, je voulais revenir aux fondamentaux du football sans penser à savoir si c’est une grande équipe, une petite équipe, si c’est la MLS ou la Liga. Et je ne sais pas pourquoi, la possibilité d’aller à Montréal a attiré mon attention. J’avais le pressentiment que je m’y sentirais bien. »
Jaime n’a rien cassé à ses débuts en MLS : une petite passe décisive en 307 minutes réparties sur six matchs. Mais ne serait-ce que pour cette illumination aquatique sur laquelle s’est conclue une année 2025 mouvementée, il en dresse un bilan favorable.
« Dans l’entre-saison, j’ai adopté beaucoup d’habitudes, des petites choses du quotidien qui, petit à petit, font progresser. Mais surtout, c’est un état d’esprit. J’avais tendance à penser presque constamment de façon négative. Maintenant, je suis guidé par la pensée positive et la confiance en moi. J’ai confiance en beaucoup de choses qui ne se sont pas encore produites. Beaucoup de gens ont besoin de voir pour croire. Moi, je crois d’abord et ensuite je vois. C’est l’état d’esprit que j’ai maintenant. »
Un « Jaime 2.0 »... sans les stats
Embauché comme adjoint à Marco Donadel durant l’hiver, Philippe Eullaffroy n’a pas vécu l’arrivée de Jaime à Montréal. N’empêche, il est en mesure de voir une progression chez l’Espagnol. Pour lui, les voyants sont au vert.
« Déjà Ivan, il est génial dans l’implication au quotidien. C’est quelqu’un qui travaille. Physiquement, je pense que dans la répétition des efforts à haute intensité, il a vraiment passé un palier. On l’a vu la semaine dernière où jusqu’au bout il a défendu, jusqu’au bout il a attaqué. Je dirais que c’est un Jaime 2.0 qu’on est en train de voir sur le plan de l’implication physique. »
L’entraîneur-chef par intérim du CF Montréal prend ensuite l’éléphant dans la pièce par la trompe : « Maintenant, le 2.0 sur le plan de l’influence statistique, si on peut dire, eh bien il sait qu’il doit faire mieux. »

Jaime tarde en effet à fournir une production digne d’un joueur de son statut. Il a bien ouvert son compteur cette saison dans un match contre l’Union de Philadelphie, un but qu’il considère comme « un cadeau pour tout le travail abattu ». Mais il n’a autrement qu’une petite passe décisive à sa fiche après huit matchs.
Dans n’importe quelle circonstance, de tels chiffres venant d’un joueur désigné alimenteraient les débats. Ici, la timidité statistique de Jaime s’insère dans une question encore plus grande. C’est que la direction du CF Montréal a jusqu’au 30 juin pour exercer l’onéreuse option d’achat rattachée à l’entente conclue avec Porto. Après le match de samedi contre Atlanta, il ne lui en restera que quatre pour décider si Jaime vaut cet investissement.
Jaime assure que la situation ne l’affecte pas. « C’est comme si, une fois sur le terrain, j’oubliais tout. Même en dehors, je n’y pense pas, car je profite de chaque jour. Je ferais la même chose si je savais si j’allais rester ou partir. C’est aussi une conséquence de tous ces changements. L’autre Ivan se poserait sans doute mille questions et laisserait tout ça l’affecter. Mais plus maintenant. »
« Si j’étais lui, je verrais ça comme une motivation, se permet Eullaffroy. Parce que quelle que soit la suite pour lui, au club ou ailleurs, meilleures ses statistiques seront et plus nombreuses seront les portes de qualité en face de lui. Il a tout intérêt à performer. Pour lui parler, je pense que ça ne le perturbe pas du tout. Il est dans son truc, il se sent bien, je pense qu’il se plaît beaucoup à Montréal aussi. Alors je ne vois pas quelqu’un qui se pose énormément de questions de ce côté-là. »
Conscient que le temps pourrait jouer contre lui, Jaime reste convaincu que le CF Montréal gagnerait à être patient avec lui. Les statistiques viendront, promet-il. Il souhaite simplement qu’on le laissera le prouver.
« Si j’avais le choix, je resterais. Je suis heureux ici et j’aimerais continuer à aider le club à grandir. Je crois qu’on peut faire une très belle saison. Mais je sais aussi que tout ne dépend pas de moi. »
*Crédit photo : Antoine Longue/Inviaglo




