Après avoir passé sa vie à penser à sa prochaine chronique, à travailler d’arrache-pied pour dénicher une primeur ou à plancher sur l’écriture d’une série télévisée, Réjean Tremblay s’accorde le luxe de regarder par-dessus son épaule afin de témoigner du chemin parcouru.
À mi-chemin entre la leçon de journalisme et le cours d’histoire, Avant que j’oublie – en librairie à compter de mercredi –, permet à l’humble chroniqueur de raconter certaines des plus folles aventures qui l’ont conduit aux quatre coins de la planète depuis plus de 50 ans.
La quasi-totalité des chapitres nous transporte dans une époque qui n’existe plus, soit celle où les entreprises médiatiques disposaient de moyens colossaux pour relater des réalités de tout un chacun et où il y avait bien peu de filtres pour contrôler et aseptiser le message.
C’est d’ailleurs aujourd’hui la principale doléance de Réjean Tremblay, qui a commencé le métier au début des années 1970, dans son Saguenay-Lac-Saint-Jean natal, avant de passer à La Presse, en 1974, après avoir été remarqué à la suite d’une entrevue effectuée avec le premier ministre du Canada Pierre Elliot Trudeau pendant la campagne électorale.
C’est l’année suivante qu’il a commencé son séjour aux sports, jusqu’en 2011, où il est passé chez Québecor Média. Son premier reportage, avec Guy Lafleur et le gardien substitut Wayne Thomas, démontre que tout était possible pour l’homme qui a toujours été très ambitieux. « Simple de même », se permet-il de rappeler avec une pointe de nostalgie.
« Un des messages du livre, c’est pour les gens comme toi (les journalistes, NDLR) qui couvrent les Canadiens et qui n’auront jamais le privilège de nouer des liens avec les joueurs, a regretté l’auteur âgé de 82 ans, récemment, pendant une entrevue avec RDS.ca.
« Si je commençais ma carrière aujourd’hui, je n’ai aucune idée de ce que je ferais. Les journalistes, aujourd’hui, ne partagent pas les mêmes avions et les mêmes hôtels. Ils ne partagent pas plus des repas pendant lesquels les joueurs peuvent faire des confidences. Comment les journalistes peuvent-ils témoigner de ce que vivent des gars comme Nick Suzuki, Juraj Slafkovský, Cole Caufield ou bien Lane Hutson s’ils ne les connaissent pas? »
Au-delà des anecdotes qui sont une véritable fresque de l’actualité sportive, mais aussi sociale et politique du dernier demi-siècle, le lecteur retiendra surtout les liens sincères que Réjean Tremblay a été en mesure de nouer avec plusieurs des athlètes qu’il a couverts.
Parce qu’après les matchs et les performances, ce sont les rapports humains qui restent. Et la section des sports de La Presse était un terreau fertile pour laisser toute la place aux individus, au lieu de se concentrer sur les statistiques, qui sont déjà oubliées le lendemain.
« En décembre 1975 et en janvier 1976, l’Armée rouge avait joué des matchs contre des clubs de la Ligue nationale – dont le fameux du 31 décembre contre les Canadiens et un autre contre les Flyers de Philadelphie. Le gardien des Flyers Bernard Parent n’avait pas joué et le rédacteur en chef Yvon Dubois m’a dit un matin : “le Bleuet, ça serait bon de comprendre pourquoi Parent n’a pas joué contre les Russes”, a mentionné Réjean Tremblay.
« J’avais son numéro de téléphone à la maison et la “nanny” m’avait dit qu’il était à Montego Bay, en Jamaïque. L’agence de voyage de La Presse m’avait réservé un billet d’avion et je me suis retrouvé là-bas. J’ai demandé au chauffeur de taxi quel était le plus beau “resort”, mais personne n’a voulu me donner le numéro de sa chambre, car il ne voulait pas être dérangé...
« J’ai donc attendu qu’il descende déjeuner, le lendemain, et comme il était tanné de tout traduire pour sa femme, nous sommes allés fumer un cigare devant la mer. C’est là qu’il m’a parlé de ses inquiétudes… Tout ça était possible, parce que j’avais couvert la finale de la Coupe Stanley contre les Sabres de Buffalo, en 1975. Je les connaissais tous : [André] “Moose” Dupont, Bill Clement, Bobby Clark, les frères [Joe et Jimmy] Watson, la “French Connection” (Gilbert Perreault, Richard Martin et René Robert, NDLR), Jocelyn Guèvremont. »
Étonnamment – ou peut-être pas, après tout –, c’est lorsqu’il s’éloigne du cadre sportif que Réjean Tremblay offre ses histoires les plus rocambolesques et savoureuses. Sa couverture de faits divers au milieu des années 1970 reprolonge instantanément à l’époque où Richard Blass semait la terreur dans la métropole ou encore son reportage avec des felquistes en exil à Paris et tout ce qui en découle est plus que digne des meilleurs romans d’espionnage.
Malgré tout, Réjean Tremblay n’a jamais été tenté de noircir les pages du cahier « A », même si tous peuvent s’imaginer qu’il se serait acquitté à la tâche avec énormément de succès.
« Le sport a été un bon véhicule pour moi, a-t-il expliqué. J’ai été en mesure de politiser des histoires de sport. Comme aux Jeux olympiques de Vancouver, pendant la journée du Québec, alors que le président du Comité organisateur des Jeux (John Furlong, NDLR) n’avait pas mis ses écouteurs pour écouter la traduction d’un discours de Jean Charest. »
« Il n’avait rien compris de ce que disait M. Charest, alors je lui avais demandé de commenter les propos du premier ministre, a-t-il ajouté. M. Charest m’avait ensuite dit que si je cherchais des “scoops”, je serais heureux d’apprendre que le financement du Centre Vidéotron était bouclé. Nous ne faisions pas partie de la même famille politique, mais j’ai gagné son respect cette journée-là. Plus tard, il m’a demandé de remettre en mains propres une lettre au président du Burkina Faso pour éviter l’ingérence du gouvernement fédéral. »
Réjean Tremblay sait pertinemment qu’un livre demeure un ouvrage résolument plus confidentiel qu’une série télévisée comme Lance et Compte ou Scoop qui rejoignait des millions de téléspectateurs, mais à ses yeux, « écrire est un privilège inouï ». L’humble chroniqueur n’a fondamentalement jamais l’intention d’accrocher sa plume et il continuera de raconter des histoires jusqu’à ce que la vie lui permette, à notre plus grand bonheur. Parce que même si ses prises de position peuvent choquer, elles demeurent authentiques.





