MONTRÉAL – Marc Denis a posé sa question en feignant l’ignorance et en retenant tant bien que mal un rire complice, sachant probablement trop bien que son interlocuteur la contournerait comme il le ferait avec un défenseur immobile pris à contrepied à sa ligne bleue.
Quelques minutes plus tôt, Cole Caufield avait placé la lame de son bâton dans le demi-cercle de Jeremy Swayman, attendant patiemment que Nick Suzuki la vise d’une passe précise. Avec une légère flexion des poignets, il était devenu le premier joueur du Canadien à marquer 40 buts dans une saison depuis Vincent Damphousse lors de la campagne 1993-1994.
Accessoirement, il avait aussi donné à son équipe une victoire en prolongation contre les Bruins de Boston.
« Qu’est-ce qui vient après 40... 50? », a envoyé Denis dans une foule qui ne voulait pas que cessent les célébrations.
« Quarante-et-un », a timidement répondu Caufield avant d’aller signer la lentille de la caméra de RDS.
Quand Tony Granato a visionné l’entrevue, il aurait pu s’écrier « Foutaise! ». Il savait que la volonté de Caufield de garder les deux pieds sur terre dissimulait la confiance indestructible d’un franc-tireur ambitieux.
« Cole et moi, on s’échange souvent des messages après ses matchs. [Avant cette victoire contre Boston], je l’avais texté pour lui dire de ne pas lâcher, qu’il était sur la bonne voie pour connaître une saison de 40 buts. Comme réponse, il m’avait simplement écrit : ‘50’. »
L’as buteur du CH n’est plus qu’à une petite réussite de ce mythique plateau. Blanchi lors des deux matchs de la fin de semaine contre les Devils du New Jersey, il pourrait l’atteindre ce soir, au Centre Bell, contre les Panthers de la Floride. Sinon, il aura quatre autres essais devant lui pour y parvenir.
Que Caufield ait atteint ce niveau d’excellence n’a rien de surprenant pour Granato, qui l’a dirigé pendant ses deux saisons avec les Badgers de l’Université du Wisconsin de 2019 à 2021. Sous sa gouverne, le petit Américain a marqué 19 buts à sa saison recrue, puis 30 en 31 matchs la saison suivante.
Souvent sollicité par les médias montréalais à l’époque, Granato a répété aux sceptiques comme aux vendus qu’il n’avait pas de doute quant à la trajectoire qu’emprunterait son protégé. Il offrait souvent la comparaison avec Alex DeBrincat, un attaquant de gabarit similaire qui venait de marquer 41 buts pour les Blackhawks de Chicago à l’âge de 21 ans.
« Pour moi, c’était le plancher, le pire des scénarios, précise aujourd’hui Granato. Dans le meilleur des cas, je voyais un gars qui pouvait aspirer au genre de saison qu’il connaît présentement. Un gars de 50 buts. »
« Je le voyais à chaque jour, je voyais son éthique de travail. Je voyais ce qu’il faisait à l’entraînement, je voyais comment il réfléchissait sur la glace, je voyais la curiosité qui le poussait à toujours chercher un moyen de s’améliorer. Le statu quo ne l’intéressait pas. Faire comme les autres, ça ne l’intéressait pas. »
Caufield pourrait atteindre le cap des 50 buts seulement cinq ans après avoir quitté l’université. Si on fait exception de sa deuxième saison, qu’il était en voie de conclure avec 46 buts n’eut été d’une blessure sérieuse à une épaule, il a toujours affiché une progression constante. En 2024, il a conclu sa première saison complète de 82 matchs avec 28 buts. Un an plus tard, il a fait tourner le compteur jusqu’à 37. Cette année, il a déjà élevé son sommet personnel d’une autre dizaine.
Granato, qui dit regarder le plus de parties du Canadien qu’il le peut malgré ses obligations dans son rôle d’analyste des matchs des Blackhawks, explique cette amélioration constante par deux facteurs. Le premier, c’est la familiarité grandissante que Caufield a développée avec des partenaires de trio stables. La deuxième, c’est sa capacité, de plus en plus aiguisée, à trouver la petite superficie de glace oubliée par l’adversaire et à en faire son bureau.
« Instinctivement, il comprend où il doit être et à quel moment il doit y être, comment s’y présenter. Sa rapidité d’exécution, sa mobilité, son agilité, son aisance sur patins. On parle sans cesse de son tir pour expliquer à quel point il est un marqueur redoutable, mais ce qu’il arrive à faire, il y arrive grâce à une panoplie d’autres qualités pour lesquelles il n’est pas nécessairement reconnu à sa juste valeur. »
Dans sa longue carrière de joueur et d’entraîneur, Granato a côtoyé plusieurs athlètes qui ont atteint ou défoncé la cinquantaine, de Luc Robitaille à Evgeni Malkin en passant par Bernie Nicholls, Milan Hejduk et John Ogrodnik. Des joueurs aux profils différents, mais qui avait tous selon lui un point en commun, ce petit je-ne-sais-quoi que les anglophones appellent le swagger.
« Il y a quelque chose dans leur comportement qui veut dire : “Donne-moi la rondelle, je vais la mettre dans le but pour toi. Je m’en occupe.” Ils veulent la rondelle au bout de leur bâton, ils sont toujours convaincus qu’ils vont marquer et il n’y a rien qu’ils aiment plus que d’y parvenir. Même dans les entraînements, quand ils sont seuls sur la glace et qu’ils placent un tir exactement où ils le voulaient, on jurerait qu’ils se retiennent pour ne pas célébrer. »
« Luc [Robitaille] était certainement comme ça et Cole est pareil. Lui, c’est son sourire qui est sa marque de commerce. Ça a commencé à l’université. Beaucoup de gens y voyaient de l’arrogance, mais c’est du swagger. Il adore le hockey, il adore être sur la glace, il adore marquer des buts. C’est pour ça, le sourire. »
Alors qu’il n’est plus qu’à un petit but de rejoindre Maurice Richard, Bernard Geoffrion, Guy Lafleur, Steve Shutt, Pierre Larouche et Stéphane Richer dans la riche histoire du Canadien, les partisans de l’équipe lui renvoient chaque jour ce sourire en se demandant : “Qu’est-ce qui vient après 50?”.
« Est-ce que c’est le genre de saison qu’il pourrait répéter, de façon constante, sur une longue période? », se demande Granato. « J’ai très confiance que oui. »
*Avec la collaboration d’Éric Leblanc





