MONTRÉAL – Dans les tribunes qui longent le côté est de ce qui a jadis été le terrain de soccer du Complexe sportif Claude-Robillard, la nature reprend ses droits. De jeunes arbustes cherchent la lumière à travers les bancs métalliques. En face, les gradins multicolores ont perdu leur éclat d’antan.
En ce pluvieux début de semaine, Lloyd Barker y est de retour pour la première fois depuis... depuis quand au juste? Il n’en est pas certain. Probablement 2006 ou 2007, peu avant l’inauguration du Stade Saputo.
Presque vingt ans, mais les souvenirs sont encore brûlants. Devant lui, il revoit l’endroit exact où des partisans qui avaient envahi le terrain après la conquête du premier championnat de l’Impact avaient réussi à lui enlever son maillot. « Il devait y avoir dix personnes qui m’assaillaient de tous les angles, j’ai cru qu’on allait m’étrangler! », raconte-t-il, encore incrédule. Sous ses pieds, le vestiaire qu’il a partagé pendant près d’une décennie avec ses coéquipiers, ses frères. « Après ’94, on pensait qu’on en gagnerait encore au moins cinq. Je ne sais pas combien de larmes ont été versées dans cette chambre-là. »
Un condensé de ces émotions est remonté à la surface depuis deux semaines. Le 17 juillet, le président et chef de la direction du CF Montréal, Gabriel Gervais, a appelé Barker pour lui annoncer que son nom serait ajouté au Mur de la Renommée du club. La cérémonie d’intronisation est prévue pour le 22 août à l’occasion de la visite du Galaxy de Los Angeles.
Lundi matin, Barker avait fait le voyage d’Ottawa, où il habite maintenant, jusqu’à Claude-Robillard pour une séance photo et quelques entrevues.
« Je ne sais pas qui a eu cette idée, mais c’est grandiose. C’est juste parfait qu’on fasse ça ici. Si on l’avait fait au Stade Saputo, j’aurais été ici en pensées. Beaucoup, beaucoup de souvenirs... »
Pour les plus jeunes partisans du CF Montréal, le nom de Lloyd Barker ne résonnera pas de la même façon que ceux de Patrice Bernier, Ignacio Piatti et Hassoun Camara, trois légendes plus contemporaines du club. Mais sa place parmi les immortels ne sera pas remise en question par les supporteurs de la première heure.
Il a fait partie de l’édition originale de l’Impact en 1993. Il est l’un des deux joueurs, l’autre étant Mauro Biello, à avoir joué dans les deux premières finales remportées par le club, en 1994 et en 2004. Il a été meilleur buteur et joueur par excellence de l’équipe en 1995. Il a contribué aux succès de l’équipe comme attaquant et comme défenseur. Il a même brièvement été entraîneur aux côtés de Nick De Santis après sa retraite.
« Je n’ai jamais été impliqué dans ce sport pour être sur une équipe d’étoiles. Ça n’a jamais été mon objectif d’être un as buteur. Je voulais juste aider mon équipe à gagner, ça a toujours été ma mentalité. Mais cet honneur qu’on me fait, c’est la culmination de tout le travail que j’ai fait. C’est différent, très différent et ça en surprendra peut-être quelques-uns, mais je ne m’attendais pas du tout à ça. »
Un pionnier pieds nus
Peu importe par où il décide de commencer à raconter son histoire, Lloyd Barker arrive à la même conclusion. Il ne devrait pas être là. Rien de tout ce qu’il a vécu n’aurait dû lui arriver.
Il n’avait jamais joué au soccer autrement que pieds nus quand il est arrivé au Canada avec son père en provenance de la Jamaïque à l’âge de 13 ans. Quatre ans après avoir enfilé ses premiers crampons, il gagnait un poste au sein de l’Intrepid d’Ottawa dans la Canadian Soccer League.
Après la dissolution de la ligue en 1992, Barker s’entraînait en Écosse quand il a reçu un appel de l’Impact. « Ils cherchaient des joueurs, ils ne voulaient pas simplement reprendre tous les gars du Supra. » Barker leur avait été recommandé par Ray Clark, qui l’avait déjà courtisé pour les équipes provinciales en Ontario. « Ils m’ont trouvé à l’autre bout du monde et m’ont demandé si j’étais intéressé. J’étais supposé rester là-bas huit jours, mais je suis parti après quatre. Je suis passé par Ottawa pour faire mes valises, je suis arrivé ici et je ne suis jamais reparti. »
À ce jour, Barker maintient qu’il avait principalement été invité au camp pour remplir un maillot. « J’étais comme le quatrième attaquant sur la liste », estime-t-il. L’Impact avait embauché un ancien défenseur de Ligue 1 et un milieu de terrain avec de l’expérience en Serie A. « Il y avait des gros gars. »
Barker se souvient s’être immiscé dans les plans de l’équipe avec la blessure d’un attaquant américain. « Ça a été la fin pour lui. Je ne lui ai jamais laissé la chance de reprendre son poste. »
Sur le terrain, l’Impact venait de se trouver une vedette insoupçonnée. Il aurait aussi difficilement pu tomber sur un meilleur ambassadeur.
Un ambassadeur au supermarché
Parmi les innombrables histoires que Barker pourrait un jour compiler dans un livre, il y a celle de ces séances d’autographes, trop nombreuses pour les avoir comptées, auxquelles il s’est prêté dans les supermarchés, les écoles et les stations-service de la métropole. Le soccer, à l’époque, était loin d’avoir sa place parmi les sports majeurs d’Amérique du Nord.
« J’aime lui rappeler qu’il détient probablement le record mondial pour le plus grand nombre d’autographes signés dans l’allée des surgelés », blague son ami, l’animateur de radio Noel Butler.
« J’étais assis avec Mauro Biello dans notre petit kiosque aux couleurs de l’Impact et des jeunes s’approchaient pour nous demander qui on était. Ça ne me dérangeait pas du tout d’être là. On savait, au fond de nous, que c’était ce qu’il fallait qu’on fasse. Dans ma tête, si 2000 personnes venaient à nos matchs, j’en voulais 2500 et j’allais faire ma part pour aller chercher ces 500 personnes supplémentaires. »
L’Impact a joué sa finale de 1994 devant plus de 8000 spectateurs. En 2004, ils étaient plus de 13 000 agglutinés autour de la piste d’athlétisme de Claude-Robillard. Entre ces deux incontournables jalons, il y a eu des périodes de détresse. L’équipe a dû cesser ses opérations l’instant d’une saison en 1999. En 2001, elle a été placée sous tutelle.
Ces périodes de turbulence obligent Barker à bien choisir ses mots quand on lui demande si, il y a 30 ans, ses coéquipiers et lui s’imaginaient un jour être considérés comme les pionniers d’un projet sportif aux dimensions qu’on connaît aujourd’hui.
« On ne le pensait pas, mais on l’espérait. Ce club a eu combien de logos dans son histoire? J’en ai eu au moins trois sur mes uniformes dans ma carrière. L’avenir a parfois été incertain, mais on a toujours espéré que ça deviendrait ce que c’est devenu. Quand le Stade Saputo a été construit, ça a été un gros accomplissement pour le club et pour nous, les joueurs qui ont pavé la voie, ça a été une grosse source de bonheur. »
« Pour moi, c’est une histoire formidable qui continue de s’écrire. Savoir que j’ai contribué à en écrire les premières lignes, c’est une grande fierté. »
Barker était dans un bar d’Ottawa il y a quelques années quand il a noté qu’un client portait le vieux maillot qu’on lui avait arraché après le sacre de 1994. Les deux hommes ont échangé leurs numéros de téléphone et l’ancien joueur a éventuellement pu récupérer la tunique qu’il avait perdue.
L’histoire ne dit pas si son nom sera écrit dans son dos lorsqu’il sera présenté à la foule le 22 août. Mais il le sera à un endroit encore plus significatif, où personne ne pourra le lui enlever.





